En 1931, Paul Valéry publiait Regards sur le monde actuel. Presque un siècle plus tard, relire ce texte donne le vertige. Il n’anticipait pas l’avenir : il décrivait notre présent.
« L’homme moderne est l’esclave de la modernité : il n’est point de progrès qui ne tourne à sa plus complète servitude. »
Paul Valéry, Regards sur le monde actuel, 1931
Valéry voyait déjà ce que nous refusons de voir : que le confort n’est pas la liberté, que la vitesse n’est pas le progrès, que l’abondance d’information n’est pas la connaissance. Il dénonçait la publicité, la presse à sensation, la manipulation des masses — tout ce que nous avons depuis perfectionné avec les algorithmes, les réseaux sociaux et l’intelligence artificielle.
La servitude volontaire 2.0
Ce que Valéry appelait « clameurs imprimées » est devenu un flux continu de notifications, de vidéos courtes, de fils d’actualité conçus pour capter notre attention et ne jamais la lâcher. Nous avons remplacé l’imprimerie par l’écran, mais le principe est le même : nous viser au cerveau, comme il l’écrivait.
Sauf qu’aujourd’hui, les machines ne se contentent plus de vomir des pages. Elles apprennent de nos clics, de nos silences, de nos émotions. Elles nous connaissent mieux que nous-mêmes. L’asservissement n’est plus collectif : il est sur mesure.
Valéry prédisait que nous aurions besoin de « cloîtres rigoureusement isolés » pour préserver des hommes libres. Avons-nous atteint ce point ? Regardez autour de vous. Combien de personnes sont capables de passer une journée entière sans consulter leur téléphone ? Combien d’enfants grandissent sans savoir ce qu’est l’ennui, ce terreau de la créativité ?
Le progrès technique n’est pas le progrès humain
C’est peut-être la phrase la plus importante du texte. Nous avons tendance à confondre innovation et amélioration. Une application plus rapide, un processeur plus puissant, une IA plus performante — tout cela est présenté comme un progrès. Mais pour qui ? Pour quoi ?
Pendant que nous célébrons chaque nouveau modèle de langage, chaque start-up licorne, chaque levée de fonds record, les questions fondamentales restent sans réponse : cette technologie nous rend-elle plus libres ? Plus heureux ? Plus aptes à décider ensemble de notre avenir ?
L’intelligence artificielle n’est pas le problème. Le problème, c’est la dépendance. La délégation silencieuse de nos capacités de jugement, de décision, d’attention. Le problème, c’est d’avoir accepté, sans débat démocratique, que des algorithmes décident de ce que nous voyons, de ce que nous lisons, de ce que nous pensons.
Le cloître numérique
Valéry imaginait des lieux physiques pour préserver la liberté de l’esprit. Peut-être est-ce une piste plus sérieuse qu’il n’y paraît. Non pas fuir la technologie, mais aménager des espaces de respiration : des moments sans écran, des lieux sans connexion, des pratiques de silence et d’attention volontaire.
Mais la vraie question est ailleurs. Ce n’est pas à chacun de se construire son cloître individuel. C’est à la collectivité de décider collectivement quelles technologies nous adoptons, à quelles conditions, et avec quelles limites.
La liberté ne se mesure pas à la puissance de nos machines. Elle se mesure à notre capacité de choisir — y compris de choisir de ne pas utiliser ce que l’on sait faire.
Valéry avait raison en 1931. Mais il n’avait pas imaginé que nous finirions par aimer notre servitude. Peut-être est-ce là le plus inquiétant.
Inspiré par Paul Valéry, « Regards sur le monde actuel » (1931).

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